Théisme et morale : si Dieu n’existe pas, tout est permis ?

              Lue aux ambons de nos églises, la parabole du bon Samaritain nous vient d’un homme convaincu d’être le messie des prophéties juives. À vrai dire, j’ai moi-même longtemps cru qu’il n’y avait pas de sain système de valeurs sans référence à un divin créateur pour préserver l’homme de son orgueil devant la tentation de devenir son propre dieu. Dans un message adressé à la jeunesse, le pape Benoît XVI avertissait d’ailleurs : « l’expérience enseigne qu’un monde sans Dieu est un enfer où prévalent les égoïsmes, les divisions dans les familles, la haine entre les personnes et les peuples, le manque d’amour, de joie et d’espérance »[1]. Pour sûr, l’expérience enseigne qu’au-delà des arguments relatifs à un « réglage fin », à une cause première ou à toutes sortes de miracles, les motifs invoqués en dernière analyse de professer un credo théiste ont très souvent à voir avec notre besoin de justice et de repères moraux.

Il se trouve qu’après vérification, les faits ne confirment pas clairement l’idée que Benoît XVI semble avoir du monde. La recherche montre que l’altruisme est surtout dirigé vers nos coreligionnaires[2], la religiosité semble corrélée au rejet des membres d’autres groupes sociaux aux valeurs différentes[3], les pays les plus religieux ne sont pas du tout les plus pacifiés, la population carcérale est très largement théiste[4] et au moins une étude internationale a mesuré plus d’empathie et de générosité chez les enfants élevés sans religion[5]. Pour aller dans le sens du pape, nous pouvons toutefois penser aux sommes de bien accomplies sous drapeau catholique plus ou moins revendiqué. À toutes les échelles, on ne compte pas les œuvres admirables comme la Société de Saint-Vincent-de-Paul, la Fondation d’Auteuil, la Maison de Marthe et Marie, ou les innombrables initiatives paroissiales de solidarité aux personnes vulnérables.

En fait, nous devons surtout prendre garde à bien cerner ce qui se joue là, car en réalité nous n’avons aucun moyen de comparer des mondes respectivement « sans Dieu » et « avec Dieu », mais seulement des personnes qui croient à l’un ou à l’autre. Il faut donc lever le flou qui règne toujours à ce sujet sur la question de savoir si nous recherchons les croyances les plus vraisemblables ou les plus bénéfiques. L’influence d’une croyance sur nos comportements ne lui donne pas en soi de crédibilité intrinsèque. Par exemple, vous pourriez inciter des automobilistes à la prudence en leur faisant croire que leur itinéraire est truffé de caméras, mais ce résultat ne nous apprendrait pas du tout que les sujets de l’expérience sont réellement surveillés. D’une certaine manière, la discussion pourrait donc s’arrêter là. L’idée attribuée à Fiodor Dostoïevski – « sans Dieu, tout est permis » – ressemble beaucoup à un raisonnement d’enfant en train de se demander : « pourquoi être sage s’il n’y a pas de père Noël ? ». Il y a pourtant quelques raisons d’approfondir le sujet et différentes manières de comprendre l’aphorisme précité.

I – Sans Dieu, d’où vient qu’il y ait la morale ?

              « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ; or, nous ne permettons pas tout ; donc Dieu existe. » Il y a là un argument consistant à faire mystère des intuitions morales communément éprouvées par-delà la diversité des populations humaines, puis à invoquer Dieu en guise d’explication manquante pour conclure à son existence en tant qu’auteur de ces pensées.

Pourquoi « nous » ne sommes pas si différents

              Un premier problème apparaît dans le fait de définir en connaissance de cause le périmètre dans lequel nous nous étonnons ensuite de trouver de la ressemblance. En effet, la possibilité de réunir les humains sous un même nom vient justement de ce qu’ils partagent des traits hérités d’une ascendance commune. Votre cousin germain est peut-être un peu plus gros que vous, mais il a sans doute à peu près le même nombre de dents et des critères de beauté esthétique proches des vôtres. Pourquoi devrait-il en être tout autrement de sa moralité ?

En élargissant un peu notre champ d’observation jusqu’au cercle de l’ensemble des primates, par exemple, nous constatons malheureusement que les codes de vie en société sont déjà beaucoup plus difficiles à mettre au service d’un projet commun. Et si Dieu a mis en moi l’idée qu’il ne fallait pas tuer des enfants, alors que lui a-t-il pris ne pas en faire autant chez Xavier Dupont de Ligonnès ou chez les lions assassinant impunément les petits qui ne sont pas les leurs lorsqu’ils arrivent dans un nouveau groupe ?

              Il n’y a pas vraiment de similitude à expliquer lorsqu’on a soi-même trié les données. Quant au fait même que nous ayons un sens moral, prenons garde à la logique du dieu des trous, cette manière de combler automatiquement notre ignorance avec plus de mystère qu’il n’y en a déjà (« Puisque ça n’a pas pu arriver par hasard, c’est certainement l’œuvre intentionnelle d’un agent surnaturel conscient »).

Pourquoi nous ne sommes pas tous le dernier des salauds

              Admettons, par exemple, qu’un céleste ingénieur ait inventé un premier œil au bénéfice d’un heureux élu ancestral (laissons de côté la question de savoir si c’est plausible). Puisque notre démarche est explicative, on pourrait maintenant se demander comment il s’y est pris, ou comment ce caractère-là s’est répandu par la suite. Or, nous savons bien que si la plupart des vertébrés actuels ont deux beaux yeux sensibles à la lumière, c’est parce que ceux qui ne voyaient ni les prédateurs à leurs trousses ni les précipices devant eux ont disparu en laissant une descendance relativement peu nombreuse et à son tour très vulnérable. Mais notez que si vous vous souciez du bonheur de votre frère aveugle, c’est encore parce qu’un altruisme similaire fût profitable à vos ancêtres de la part de leurs proches parents.

En bénéficiant du secours qui leur a valu de survivre jusqu’à l’âge de se reproduire, nos aïeux ont reçu plusieurs choses telles qu’une couleur des yeux, une culture et des valeurs. Peu importe donc qu’il s’agisse de génétique, d’éducation ou de forces surnaturelles, ceux qui survivent héritent globalement d’une tendance à aimer leur progéniture. Mais ce n’est pas tout. Car c’est aussi en vous transmettant une volonté d’aider vos frères et sœurs que vos ancêtres ont produit une vaste descendance. Voilà en quoi consiste la sélection de parentèle, théorisée en détail puis vérifiée par l’observation à partir des années 1960[6]. Pour le dire autrement, ceux qui ne pensent toujours qu’à leur pomme ne répandent pas très bien l’égoïsme immodéré qui les empêche de veiller sur ceux auxquels ils le lèguent ou sur leurs cohéritiers.

          L’égoïsme a une autre conséquence notoire : souvent, il ne vous aidera pas à être très bien entouré. Les comportements altruistes ont un coût bien réel, mais celui-ci peut être compensé par les bénéfices que nous en tirons individuellement par réciprocité, y compris de la part d’étrangers. Une abeille qui rend service aux fleurs en transportant leur pollen peut compter sur une certaine contrepartie en nectar, et ce comportement aura donc une meilleure prospérité que celui d’une congénère bien décidée à ne jamais collaborer avec les fleurs. Le commerce repose en effet sur une forme d’altruisme, même lorsque les contreparties sont différées. Parfois, il nous arrive de choisir davantage une illusion d’altruisme, comme les plantes carnivores ou les marchands d’homéopathie, mais ce comportement-là ne proliférera qu’en passant relativement inaperçu car les tricheries dans un monde d’altruisme réciproque impliquent aussi des représailles.

Lorsque je vais donner mon sang, je dois prévoir un temps considérable pour me rendre sur place, me perdre dans les couloirs de l’hôpital Saint Joseph, attendre le moment de me faire trouer le bras parmi une file d’autres personnes animées de la même intention, etc. Qu’est-ce donc qui fabrique en moi cette curieuse décision ? La joie de rendre service est une partie de l’explication à laquelle ma conscience a accès (j’aime bien la joie), et rappelez-vous qu’il y a aussi un goûter offert à la sortie (j’aime bien les goûters) ! Mais en profondeur il y a peut-être la sélection d’un encodage inconscient : la même récompense automatique en joie aura sans doute avantagé mes ancêtres parce qu’en se mettant au service de leur prochain, ces derniers gagnaient le secours des autres une fois venu le jour où c’était à leur tour d’être dans le besoin.

              À ces explications principales s’en ajoutent d’autres concernant le souci que nous avons de notre réputation personnelle, ou encore sur l’altruisme en tant que « produit dérivé » de certaines adaptations. De quoi s’agit-il ? La nature (ou Dieu ?) ne fabriquant que des compromis, elle distribue sans cesse des désagréments tous azimuts. Il y a des microbes qui profitent de nos bisous pour proliférer à notre total détriment, et il y a toutes sortes d’idées dangereuses qui colonisent nos esprits par le biais des relations humaines à tel point que certains d’entre nous décident de se faire exploser dans des salles de concert. De même qu’une envie de sexe a pu faire de vos ancêtres les hôtes de virus mortels alors qu’elle était certainement une condition de votre existence, un désir de maternité peut motiver une femelle à élever le petit d’une autre bien que ce soit une « erreur » du point de vue de ses gènes. Or, ce désir-là est source de divers trafics d’enfants, mais il se trouve que c’est aussi une bénédiction pour beaucoup d’orphelins en besoin de parents adoptifs.

              De façon générale, l’apparition de règles se conçoit bien dans un groupe où chacun trouverait un intérêt individuel à pouvoir tricher tout en comptant sur l’honnêteté des autres. C’est le domaine d’étude qu’on appelle la théorie des jeux. La « survie du plus apte » est souvent comprise au sens de la seule compétition interindividuelle, alors qu’entrent aussi en compte des aptitudes à coopérer, à s’attirer la confiance des autres ou à rendre la malhonnêteté peu profitable au sein du groupe. Voilà qui explique qu’il soit souvent prohibé de tuer, de mentir ou de racketter les vieilles dames. Bien sûr, un éventuel créateur pourrait encore se cacher dans ce qui nous reste d’ignorance, et il en restera toujours. Pour l’heure, ce que nous comprenons du fonctionnement de la morale ne nous met pas particulièrement sur ses traces.

              Cependant, ces réponses nous laissent démunis devant un autre problème qui nous tient très à cœur. Car ceux dont le métier est de rechercher des explications à nos pensées et actions ne prétendent pas être en train de nous dire ce que nous devrions faire ou ne pas faire. C’est là que la nécessité d’un dieu est le plus souvent invoquée en matière de morale : non pour l’expliquer, mais pour en identifier une forme de fondement prescriptif absolu.

II – Sans Dieu, comment être moralement éclairé ?

               « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ; or nous ne voudrions pas que tout soit permis ; donc Dieu existe ». Sinon d’un créateur suprême, d’où tiendrions-nous que nous ne sommes pas dans l’erreur au sujet des choses à faire ou à ne pas faire ? Puisque des lois humaines seraient perpétuellement sujettes à contestation humaine, il est impératif que les lois viennent d’une autorité supérieure absolue, affirment certains.

Quelle raison de ne pas tout permettre ?

              Le sophisme de l’appel aux conséquences consiste à tirer des conclusions sur la réalité à partir de ce que nous trouverions souhaitable qu’elle soit. Ce faisant, nous oublions que la vérité est parfois désagréable et qu’elle n’en est pas moins vraie pour autant. C’est une chose de souhaiter que les lois viennent de Dieu, mais c’en est une autre de penser que c’est bien le cas. Essayons donc seulement de poser les questions dans le bon ordre, à savoir que celle de la vérité des faits conditionne celle de la justice et non l’inverse. Si vous en doutez, essayez d’imaginer un juge d’assises en train de prononcer sa sentence de la manière suivante : « Puisque la bonne décision est de mettre l’accusé en prison, la vérité doit bien être qu’il a commis ce meurtre. »

En admettant la prémisse de départ – « Si Dieu n’existe pas, tout est permis » –, nous devons commencer par rechercher s’il y a un dieu indépendamment de ce qui nous plairait. Si cela se confirme, bonne nouvelle : tout n’est peut-être pas permis ! En revanche, si le théisme est invraisemblable, alors vous devez laisser n’importe qui porter des chaussettes dans ses tongs ou kidnapper vos enfants, et la peine que cela nous fait n’est pas l’ombre d’une objection.

              Voilà que le problème s’éclaircit une fois remis à l’endroit. Dieu ou pas, vous ne tolérez pas mon projet de kidnapper vos enfants. C’est tout. En fait, si la crainte d’une absence de dieu traduit celle d’un monde injuste, c’est bien parce que nous souhaitons une vie sociale rendue possible par des normes contraignantes, et ce souhait-là signifie déjà que tout n’est pas permis. A bien y regarder, les règles tacites et les lois écrites émergent exactement de l’interaction entre individus ne souhaitant pas que tout soit permis. Il y a un certain sens à dire que si les lois n’existent pas, tout est permis, et c’est justement pourquoi nous fabriquons des lois. Mais les dieux, eux, ne sont pas des objets qui deviennent réalité dès le moment où nous les imaginons, même d’un commun accord.

              Il est acquis que tout n’est pas permis, puisqu’affirmer le contraire reviendrait déjà à poser un interdit. Ceci étant dit, il reste évidemment à savoir ce qui est à permettre et ce qui ne l’est pas. Et sans écrire avec la prétention d’avoir la solution qui mettra tout le monde d’accord, je pense nécessaire de souligner à quel point « Dieu » est une réponse malencontreuse à ce problème.

Comment déterminer qu’une chose est bonne ou mauvaise ?

              La question du réalisme moral a donné du fil à retordre aux philosophes. De mon point de vue, il est juste de dire que la morale est subjective au sens où elle requiert l’existence d’au moins un sujet, fût-il divin, susceptible d’éprouver une expérience du bien et du mal. En effet, dans une réalité ne comportant rien d’autre que des cailloux et du gaz (à supposer qu’il n’y ait pas d’expérience consciente des cailloux et du gaz), aucune éruption volcanique ni aucun réchauffement climatique ne représenterait jamais le moindre enjeu moral… Tout le monde s’en fout, puisque personne n’est là. Une solution se résume donc à penser qu’à partir de critères subjectivement convenus (tel l’évitement de la souffrance) nous pouvons déterminer de manière objective la qualité morale qu’il y a dans l’action de kidnapper vos enfants ou celle d’exterminer presque tout le monde dans une grande noyade générale, par exemple. De même, les cartes routières n’indiquent jamais d’itinéraire qui soit absolument le bon, mais pourvu que nous tombions d’accord sur la poursuite d’une destination particulière, il existe ensuite des chemins objectivement plus efficaces que d’autres d’y parvenir. Vous avez peut-être un avis différent sur la question, et ça n’est pas très important : en l’occurrence, nous nous demandons si la volonté divine nous est ici d’une aide secourable.

              Pour commencer, le critère moral d’obéissance à Dieu pourrait servir de repère objectif si seulement il n’était pas un critère parfaitement subjectif. Or, un tel critère d’autorité impliquerait par exemple que le viol devienne moralement acceptable une fois approuvé par Dieu, par ma tante ou par la loi. L’opinion que j’ai d’un viol est peut-être ultimement indémontrable, mais il se trouve qu’elle est indépendante de ce qu’en dit n’importe quel dieu, n’importe quelle tante ou n’importe quelle loi.

              Certains objecteront que leur dieu ne peut pas cautionner un viol, suggérant une divinité dont la nature dépend d’une vérité objective sur ce qui est bien ou ce qui est mal. Or, si Dieu est lui-même soumis à des interdits, cela signifie bien que, rationnellement fondée ou non, la morale précède Dieu et non l’inverse. En effet, qui d’entre nous proclamerait la perfection morale du dieu de Moïse réclamant le massacre des Madianites pour une affaire de mœurs dont les protagonistes avaient déjà été sauvagement abattus (Nb 25:16) ? Ou celui de Jésus, semant volontairement la confusion à l’esprit des hommes dont la conversion n’est pas prévue (Mc 4:11-12) ? Ou encore celui qui inspire à Thomas d’Aquin de préconiser la mise à mort des hérétiques ?[7]

              Quoi que soient ces entités de réel ou d’imaginaire, il semble que nous ayons été bien avisés de nous en défaire. Aujourd’hui, les personnes qui tiennent la Bible pour sacrée n’appliquent généralement plus les commandements livrés par ce genre de dieu dans le livre de l’Exode. C’est fort heureux, mais c’est justement parce que ces lois furent jugées à l’aune d’autres valeurs, mises à leur tour sur le compte d’une nouvelle inspiration divine. Soyons bien clairs, le sujet n’est pas de juger des patriarches de l’âge de bronze ou des évêques du XIIIe siècle — nous n’aurions pas fait mieux à leur place ! Il s’agit plutôt de reconnaître qu’il n’y a ni « révélation » ni boussole morale objective de la part de divinités à l’éthique si inconstante. Le dieu des religions ne transcende pas grand-chose, et rien ne nous dit qu’il ne cautionnera pas la gestation pour autrui dans un siècle ou la peine de mort dans mille ans.

Dès lors que plusieurs révélations divines rivalisent au titre de l’authenticité, il est inévitable que nous jugions leur crédibilité à l’aune de critères qui leur sont extérieurs. De fait, nous ne cessons jamais de lire les textes conformément à ce qu’il nous semble qu’un dieu moral devrait nous inspirer. Nous pressentons en quoi il vaudrait mieux pour un dieu vertueux d’être révélé par Jésus que par Mahomet, par exemple. Et sans jamais trouver de consensus, nous supposons que tel verset inepte dissimule en réalité un sens caché plus profond ; que tel autre tiré du même chapitre est à prendre à la lettre ; puis que tel commandement abject était la manœuvre politique d’un créateur désireux de s’adapter aux mœurs momentanées de sa propre création. Le fait que l’expression de la morale divine varie autant en fonction des individus, des cultures et des époques montre une chose triviale : ça n’est pas parce que Dieu livre des commandements que les humains les tiennent pour valeurs morales, c’est parce que les humains produisent des jugements moraux (bons ou mauvais) qu’ils en font des commandements divins (bons ou mauvais).

              Signalons qu’au-delà d’être inutile, la pédagogie d’un dieu livrant des lois immorales sous couvert de s’adapter à un contexte historique particulier est fort dangereuse puisqu’il devient ensuite très délicat pour les humains d’admettre que leur dieu s’était trompé, qu’il ne pensait pas vraiment ce qu’il disait ou que son intention réelle fût trahie par l’ébriété du prophète. Dans un ouvrage paru en 2011, Hector Avalos montre comment la Bible fût utilisée pour faire prospérer l’esclavagisme à travers âges[8]. Comme presque tout le monde dans l’Europe de leur époque, les abolitionnistes influents du XIXe siècle croyaient au christianisme, mais ils virent bien qu’ils ne pouvaient pas compter sur l’autorité biblique puisque celle-ci était d’un soutien au moins aussi efficace au discours inverse. La croyance en une loi révélée entrave la réflexion morale en cristallisant comme acceptables des choses qui ne le sont pas.

             La religion n’apporte aucune solution à ce besoin d’absolu. Même s’il y avait quelque part des lois normatives préexistantes aux êtres vivants qui peuplent l’univers, la décision de les faire nôtres plutôt que d’en élaborer spécialement à notre convenance resterait un parti pris. Dans ce processus, invoquer l’autorité du dieu auquel je crois revient à déporter ma responsabilité vers un législateur invisible qui se trouve aussi être le pire communiquant de l’histoire, mais qui vous considère responsable de le comprendre correctement et de lui obéir. Ce transfert cosmique me permet de décréter que mon opinion est objectivement la bonne, sans porter la charge de m’en expliquer puisque je ne fais moi-même que la recevoir humblement par la grâce de la foi.

Devient-il moral d’égorger un enfant simplement parce que Dieu le demande ? C’est ce que pense Abraham dans le livre de la Genèse, mais l’histoire raconte qu’un ange l’a interrompu juste à temps ! À nous d’imaginer l’effet que produirait sur votre fils de savoir que vous n’hésiteriez pas à l’abattre sur ordre d’une voix intérieure… À la réflexion, on peut très bien retourner son idée à Dostoïevski : avec Dieu, tout est permis, car il est très commode de faire dire ce qu’on veut à des agents invisibles qui ne prennent jamais la peine de publier un démenti en cas de méprise ou d’usurpation.

          L’appel aux conséquences n’est pas exclusivement un classique de la rhétorique religieuse. Il est l’art de tous ceux qui justifient leur opinion au moyen d’arguments ouvertement fondés sur la nécessité de justifier leur opinion. Et c’est la toxicité de cette pensée qui nous amène à ce que je voudrais développer de plus important en dernier lieu.

III – Le coût moral du théisme : au pire, une erreur moralement féconde ?

              Il serait certes naïf de penser qu’aucune illusion n’est jamais utile au bien-être de qui que ce soit (une amie psychologue a d’ailleurs contribué à m’ouvrir les yeux sur l’illusion dont j’avais tendance à me bercer à ce sujet). En revanche, il devrait être inutile de préciser que croire des choses fausses pose aussi un certain nombre de problèmes. Or, le contraire est souvent prétendu, ce qui est même un présupposé du fameux « pari de Pascal » dans le cas des croyances théistes. Prenons un peu de recul si vous le voulez bien.

Les lanternes de l’aveuglement moral

              La moralité des doctrines religieuses est intrinsèquement douteuse par bien des aspects. La menace de l’enfer ne laisse pas tout le monde indemne, certaines personnes restant psychiquement ravagées à vie par la terreur de ce que coûterait à leur âme de s’égarer de la vérité. Il y a bien un christianisme purement augustinien qui vous prétend coupable d’exister dès les entrailles de votre mère, mais ses édulcorations contemporaines continuent de prêcher un père céleste dont l’amour consiste à respecter la liberté de ses créatures jusqu’à leur choix de se damner pour l’éternité. J’ignore comment concilier ce langage avec l’image du pasteur qui va au secours de la brebis égarée, mais cette immoralité-là n’est pas exactement notre sujet pour le moment.

              Parmi toutes les décisions conscientes que vous prenez, en existe-t-il qui soient indépendantes de vos croyances ? Si vous faites l’effort de manger des légumes dont vous n’aimez pas le goût, ou si vous choisissez d’interrompre votre marche pour échanger avec une personne sans-abri malgré votre empressement, c’est parce que vous croyez qu’il en résultera un bénéfice. De même, si vous êtes convaincu que les vaccins causent l’autisme, le devoir s’imposera à vous de mener une action politique adéquate.

              Si vous croyez qu’un dieu tout-puissant a inventé le VIH pour punir certains humains de leur inconduite, vous n’en ferez peut-être pas une affaire de santé publique prioritaire. Si vous pensez que l’Esprit Saint parle à la personne qui vous propose un accompagnement spirituel moyennant certaines faveurs, vous serez peut-être plus enclin à y consentir. Si vous croyez que le salut de vos enfants nécessite qu’ils adorent un dieu concepteur de l’espèce humaine, vous les tiendrez préférablement à l’écart de quelques savoirs rudimentaires sur le fonctionnement du monde. Si vous prenez au sérieux le dieu du Lévitique, vous leur enseignerez peut-être de choisir la mort plutôt que d’accepter une transfusion sanguine. Et si vous leur apprenez qu’il n’y a pas de morale sans prêcher des récits multimillénaires à coucher dehors, vous pourriez les rendre incapables de promouvoir leurs valeurs.

              Au moment où le gouvernement français décrétait les premières mesures contraignantes face à la pandémie de 2020, nous vîmes des personnes suggérer de se rassembler en grandes processions de prière. Sans doute les évêques ont-ils bien fait d’aligner leurs directives sur la politique sanitaire des pouvoirs publics, mais en recommandant en même temps la lecture de la Bible comme la parole d’un dieu parfait (comptant sur chacun pour en faire la bonne interprétation), ceux-ci tenaient alors un discours ingérable pour beaucoup de leurs ouailles. Notons que le Jésus biblique promet à ses disciples qu’ils feront en son nom des prodiges encore plus grands que les siens (Jn 14, 12-14). Or, même si la comptabilité n’est généralement donnée que pour les guérisons, il arrive aussi que des personnes y laissent prématurément leur peau[9].

              Vraisemblablement, de forme théiste ou non, la croyance en une providence veillant à une certaine « harmonie de la nature » est un frein non négligeable dans nos prises de conscience relatives aux conditions de vie terrestre à venir. Longtemps, les humains vécurent dans l’idée intuitive que leur action était promise à une forme de résorption, comme si « la nature » ou Dieu se tenaient prêts à reprendre leurs droits au moment opportun. Nous comprenons depuis quelques décennies que le dieu biblique n’interviendra probablement pas (et si toutefois il intervenait, ce serait pour provoquer exactement le genre de catastrophe qui s’abattrait sur nous s’il ne faisait rien). Il faut reconnaître à ce sujet les initiatives favorables des papes Benoît XVI et François, en particulier la publication par ce dernier de l’encyclique Laudato Si au langage parfaitement créationniste mais au retentissement très fructueux. Aux États-Unis, en 2014, seules 45 % des personnes catholiques croyaient aux causes anthropiques du réchauffement climatique. Cette proportion descendait à 40 % dans la population protestante évangélique, contre 64 % des personnes sans affiliation religieuse[10].

              Ces quelques considérations illustrent la manière dont nos représentations de la réalité affectent concrètement nos jugements sur ce qui est bien ou ce qui est mal. Des sujets les plus dérisoires aux plus graves, il n’y pas de véritable dissociation entre l’importance de vos actions et celle de vos croyances. Certaines personnes réprouvent la pratique du yoga parce que des entités démoniaques s’inviteraient aux séances d’exercice. Je suis d’avis que le choix d’une alimentation minimisant autant que possible l’exploitation et l’abattage d’animaux est une bonne option morale, là où d’autres mettent en avant une pensée finaliste selon laquelle les bovins et les porcs sont « faits pour » leur alimentation. Je n’ai pas besoin ici de multiplier les exemples ni de mouiller ma chemise sur chacune des questions de société qui se posent à nous et qui seraient autant de sujets à traiter un par un. J’essaye seulement de dire que les meilleurs chemins vers ce qui est bon passent généralement par une recherche de ce qui est vrai.

              La foi spécifique aux doctrines religieuses se manifeste dans le culte à un dieu qui, bien que connaissant de toute éternité la moindre de vos pensées, gratifie votre disposition à croire des choses extraordinairement mal prouvées ou largement réfutées. Des études d’IRM montrent d’ailleurs qu’une fois installées, les certitudes religieuses favorisent l’occultation des contradictions entre croyance et réalité[11]. Quand bien même le contenu de ma foi personnelle serait inoffensif (et quand bien même il serait vrai), il se trouve que la méthode s’avère très lourde de conséquences dans bien des cas. Dès lors il n’est pas anodin d’émettre un signal d’approbation à tous ceux qui se fient sans discernement aux affirmations extravagantes d’un livre ou d’une personne.

Au risque d’éveiller quelques reflexes d’indignation, l’occasion se présente ici de dire un mot à propos des dictatures dont l’immoralité est si souvent agitée en guise de chiffon rouge censé nous dissuader une fois pour toutes de réfléchir normalement. Qu’on se le dise, avec leur culte de la personnalité, leur dogmatisme farouche et leur perspective eschatologique d’un salut ultime moyennant des sacrifices sanglants, les idéologies totalitaires ayant assombri le XXe siècle n’ont guère besoin de divinités immatérielles pour s’apparenter en tous points à des systèmes religieux. Elles sont certainement pires que d’autres à ce titre et elles nous enseignent qu’au-delà du théisme lui-même, c’est bien le dogmatisme qui empoisonne la pensée.

              Preuve supplémentaire qu’il importe moralement de rechercher la vérité, nos croyances infondées viennent de lacunes dont nous ne soupçonnons parfois même pas les enjeux. Par exemple, beaucoup d’entre nous avons cru au théisme en pensant que s’il est initialement improbable qu’un monde existe tel que le nôtre par hasard (sans intention dirigée vers un but), alors il est également improbable aujourd’hui que le monde soit devenu ce qu’il est par hasard. Cette confusion est la manifestation d’un biais de raisonnement statistique appelé sophisme du procureur[12], ainsi nommé parce qu’il est aussi à l’origine de lourdes bévues judiciaires. Voilà comment, même inoffensives, nos petites bêtises peuvent être symptomatiques d’aveuglements qui mériteraient notre attention, ce qui nous amène à un autre point essentiel.

L’horizon des chemins de certitude

              Dans l’hypothèse où la croyance en Dieu requiert une certaine inhibition de l’esprit critique, celle-ci aura tendance à se répercuter sur la capacité des personnes à défendre ce qu’elles proposent pour le monde, pour le meilleur comme pour le pire. Je veux dire : quels citoyens ferons-nous si, pour protéger Dieu, nous nous habituons à ne pas détecter les faux dilemmes, les réinterprétations sur mesure, les appels à la nature ou les exercices de cherry picking ? Pensons-y, car les fraudes et les mensonges des dogmatismes politiques sont les mêmes que ceux des religions. Dans mon cas, c’est en apprenant à cerner les rhétoriques fallacieuses sur un terrain moral et politique – et donc en débusquant mieux certains vices de ma propre pensée – que j’ai perdu peu à peu toute croyance en un créateur intelligent et bienveillant. Entendons-nous bien, je ne pense pas une seconde que l’athéisme en soi protège contre la folie. Je crains que nos erreurs de jugement nuisent au discernement moral, non seulement en tant que telles, mais aussi parce que leur préservation nécessite d’entretenir une certaine déficience immunitaire de l’esprit même chez les plus intelligents d’entre nous.

              Fonder mes opinions sur des sophismes et des présupposés qui ne résistent pas à l’analyse aura pour effet prévisible de les faire passer pour indéfendables. C’est évidemment le cas s’agissant de leur fabriquer des vérités ad hoc : si je prétends que la prohibition de l’euthanasie nécessite l’existence d’un dieu créateur (sans lequel tout est permis, n’est-ce pas), je dois m’attendre à être entendu par des personnes qui raisonnent dans le bon sens et qui, si elles ne croient pas à ce genre de dieu, en déduiront tout logiquement que l’euthanasie est permissible. Comment l’insanité d’un discours n’échinerait-elle pas la crédibilité de sa conclusion ? Que le docteur Xavier Dor ait raison ou non d’aller militer contre l’avortement jusqu’à l’intérieur des établissements concernés[13], demandons-nous quelle voix il fait entendre lorsqu’il parle sous la coupe de la madone tueuse d’enfants vénérée en masse au village de Fátima[14] (dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ailleurs).

              Certes, des bêtises peuvent parfois conduire inopinément à des chemins de vérité, de justice et de bonheur. La foi serait-elle donc opportune pourvu qu’elle mène à de bonnes réponses ? Je ne suis pas de cet avis, car la fin justifiant les moyens attise sur elle une suspicion légitime : là où ma plaidoirie est saugrenue ou ostensiblement mensongère, elle fait potentiellement de l’ombre à des justifications mieux avisées. En d’autres termes, il peut arriver qu’avoir raison avec de mauvais arguments soit pire que d’avoir tort, et il me semble avoir vu quelques fois la justice ainsi sacrifiée sur l’autel de la bigoterie. J’estime agir dans le sens du bien lorsque je vais manifester contre des lois qui consacrent un véritable droit à l’enfant en passant par un détournement de l’institution de l’adoption. Mais quoi que vous pensiez de ces lois ou de la manière dont je viens de les décrire, à qui rendons-nous service si nous agissons en claironnant des discours finalistes puisés dans le concept théologique de « loi naturelle » à l’appellation aussi creuse que celle de votre nouveau shampoing vendu, lui aussi, comme naturel ?

Il est banal que les causes justes, comme les autres, souffrent de la réputation de leurs porte-paroles. Bien sûr, il y a un mal dans la bêtise de celui qui juge les idées d’après des considérations personnelles plutôt que sur le fond des arguments lorsqu’il y en a. Cependant, pouvons-nous compter entièrement sur la capacité de l’autre à passer outre ses voyants indicateurs d’alerte ? Imaginons par exemple que, sans trop y avoir réfléchi, vous ayez un a priori défavorable au commerce du cannabis. À présent, si vous constatez que les partisans de sa légalisation ont en commun de croire que Charles de Gaulle va bientôt revenir parmi nous pour juger les vivants et les morts, est-ce que vous vous sentirez le devoir de consacrer des heures à tenter de dénicher les éventuels bons arguments qui vous auraient échappé ? Je crains que non, et il me semble que nous portons tous une responsabilité d’inspirer la confiance de nos interlocuteurs dans l’arène des citoyens.

              Il est défavorable à la justice que la justice soit mal défendue, tout simplement. En un autre domaine, c’est une leçon que nous avons tirée de « l’affaire Didier Raoult » en 2020 : la solution proposée par ce grand savant à l’épidémie était peut-être la bonne (je ne le pense pas), mais le fait est qu’en occupant l’espace de la recherche avec des études mal faites, le professeur Raoult a gêné la gestion de la crise. De la même façon, les religions ont ce don spécial de faire régner l’obscurité sur des débats qui mériteraient d’être traités avec sérieux, malgré la belle intention de servir une morale universelle toute prête à l’emploi.

Conclusion : Dieu aurait-il besoin du diable ?

              Si les religions ont eu tendance à s’approprier la morale, c’est simplement parce que nos ancêtres ont interprété leurs intuitions dans le moule des croyances qui furent les leurs. Les impératifs d’abstinence avant le mariage sont un exemple intéressant car ils passent typiquement pour l’expression de « valeurs religieuses », et c’est dans un ouvrage de Richard Dawkins que j’en ai lu une explication plausible en tant qu’avantage sélectif chez les populations d’oiseaux monogames. Non seulement la période de fiançailles permet à la femelle de tester la fidélité du mâle, mais elle évite aussi au mâle d’élever à son insu la descendance d’un autre[15]. Sans entrer dans le détail, il y a donc bien des circonstances où la reproduction sexuée réserve un destin plutôt favorable aux facteurs d’exigence et de patience dans le choix d’un partenaire. Cela n’exclut pas que ces comportements puissent avoir des effets réellement favorables au bien-être des fiancés (dans l’hypothèse où la femelle imprudente ou le mâle trop pressé se reproduit moins bien que les autres, on conçoit que les individus aient de bonnes chances d’exister lorsqu’une telle chasteté les rend heureux), mais c’est une question que je n’ai ni l’intention ni les moyens de traiter ici.

Je doute que les albatros s’interrogent sur les raisons de leurs efforts. En revanche, les humains le font plus certainement et présentent la particularité d’avoir su rationnaliser leur volonté en l’attribuant à celle d’un être mystérieux auquel il valait mieux obéir, soit par confiance en sa bonté paternelle, soit par crainte qu’il les envoie griller en enfer. Voilà qui fait de « Dieu » le moyen prometteur de mener une vie bonne, semble-t-il. N’y a-t-il donc vraiment pas d’espérance possible sans deuil de la vérité ? En dehors du fait que le théisme soit tout aussi efficace à entretenir des injustices ou à envoyer des avions dans les immeubles, je voudrais défendre un avis différent.

              Comme à vous peut-être, il m’arrive d’éprouver un état désagréable de dissonance cognitive face à des faits qui devraient me rassurer ou des paroles qui devraient me grandir mais ne flattent pas immédiatement mes croyances comme elles en auraient besoin. De la même manière, certains aficionados du « C’était mieux avant » ne voient toujours que le pire d’une société où l’esclavage et la torture sont en principe interdits ; où l’on peut enseigner à l’université en étant une femme ; où la pédophilie est presque unanimement réprouvée ; où il ne fait pas bon d’envoyer ses enfants à la mine ; où le racisme n’est plus à la mode et où il m’est possible d’écrire ces lignes sans craindre la prison ou le bûcher.

À l’échelle des derniers siècles, il me paraît difficilement contestable que l’état de santé morale de l’humanité tend globalement à l’amélioration. Mais dès lors que cette tendance générale se paye aussi à coup de régressions momentanées à plus court terme, il ne suffit toujours que d’un ou deux faux pas aux prophéties d’apocalypses pour exciter le sentiment d’un monde en totale perdition. A la moindre suspicion d’incartade sociétale, voilà donc que s’agitent les explications faciles : chaque faillite morale est imputée à celle des religions et la conclusion s’impose aussitôt qu’il faut en revenir aux bons vieux temps de l’hégémonie chrétienne. Finalement, on en oublierait presque de questionner la part de responsabilité que portent les religions elles-mêmes à force de persévérance dans l’erreur. J’ai conscience de m’aventurer ici sur un terrain spéculatif qui mériterait des vérifications approfondies, mais ne se pourrait-il pas que les institutions religieuses influencent en partie les comportements à rebours de ce qu’elles prêchent du fait de la méfiance qu’elles inspirent en tant que symbole d’autorité morale ?

              Bien sûr, la prospérité de notre monde n’empêche pas de considérer une certaine « crise éthique, culturelle et spirituelle de la modernité », selon les mots du pape François [16]. Tout se joue alors dans les conclusions à en tirer. Les doctrines théistes sont-elles une voie de salut ou sont-elles ici un facteur aggravant ? Peut-être que mes voisins se trompent de valeurs… Mais comment donc les en convaincrai-je si à cause de cela, je revendique les miennes d’un dieu ayant besoin que ses propres créatures se rendent librement coupables de l’assassiner afin de leur pardonner une précédente faute librement commise par d’autres ? Si vos enfants ne croient plus aux légendes qui les dissuadaient efficacement de se disputer jusque-là (à supposer que ce soit le cas…), alors quel espoir reste-t-il quand la meilleure solution retenue consiste à persister dans la foi au père Noël ? Pardon d’en revenir à cette métaphore ingrate mais la problématique sur laquelle j’essaye d’insister est exactement de cette nature.

              L’Eglise catholique d’aujourd’hui ayant pratiquement perdu le contrôle qu’elle exerçait auparavant sur la science, ses dogmes continuent cependant d’occuper une place significative en divers domaines de la vie sociale et éducative. Le scoutisme, par exemple, est un lieu de croissance morale et spirituelle d’exception pour beaucoup d’enfants. Par conséquent, il est vrai que sortir de la superstition peut confronter au sentiment d’un désert insupportable, et les doctrines des institutions religieuses survivent en se nourrissant de cette détresse. Mais l’explication n’en serrait-elle pas que ces institutions sont aussi celles qui ont passé 1500 ans à intimider et persécuter tous ceux qui déviaient de leur orthodoxie ? Lorsque Quasimodo se découvre incapable de vivre en dehors de l’emprise de Claude Frollo, ça n’est pas parce qu’il n’existe de salut qu’en ce dernier, mais parce que c’est lui qui a préalablement organisé sa captivité.

              Il n’y a pas de manière décente de courtiser le créateur omnipotent qui vous trouve une place de parking le lundi matin pendant que des familles l’implorent en vain dans les décombres d’un tsunami, ni le dieu qui se manifeste sur votre chemin de Damas quand des démons croupissent supposément dans leur infinie misère. Libre refus des grâces divines, participation bienheureuse aux souffrances du Christ pour le rachat des péchés ou châtiment bien mérité… tout est permis pour la gloire de Dieu, et si ça ne suffisait pas, vous auriez encore la possibilité de vous retrancher derrière la dialectique du mystère. Clairement, cette mentalité appartient à ce qu’il y a de barbare en nous, et je pense que son effet répulsif est dévastateur sur les sagesses auxquelles elle sert d’emballage.

      Pour assurer leur succès dans l’esprit humain, les stratégies de charité et de compassion semblent avoir composé avec une forme de pensée magique faite de terreur et de contradictions. Mais il y a bon espoir que lorsque nous aurons enfin renoncé à jeter le bébé avec l’eau du bain, nous apprenions à grandir dans les pas d’un Socrate, d’un Confucius, d’un Jésus, d’un Ghandi, d’un Maximilien Kolbe, d’une Edith Stein ou d’un Jean Vanier sans nous accrocher coûte que coûte aux croyances improbables qui furent respectivement les leurs.


[1] http://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/messages/youth/documents/hf_ben-xvi_mes_20100806_youth.html

[2] Chuah, Swee-Hoon, Robert Hoffmann, Bala Ramasamy et Jonathan Tan (2014), « Religion, ethnicity and cooperation : An experimental study », Journal of Economic Psychology, 45, p. 33-43

[3] Neuberg, Steven, et coll. (2014), « Religion and Intergroup Conflict : Findings From the Global Group Relations Project », Psychological Science, 25 (1), p. 198-206

[4] Il n’existe pas d’étude statistique précise à ce sujet mais les données en provenance des Etats-Unis indiquent que les proportions de détenus se déclarant chrétiens ou musulmans sont chacune nettement supérieures à celles mesurées dans le reste de la population américaine. A l’inverse, les personnes sans religion seraient largement sous-représentées dans les prisons américaines. Voir le rapport d’enquête du Pew Research Center en date du 22 mars 2012 à consulter ici : pewresearch.org/wp-content/uploads/sites/7/2012/03/religion-in-prisons.pdf. Voir aussi cet article du site FiveThirtyEight : fivethirtyeight.com/features/are-prisoners-less-likely-to-be-atheists/

[5] Decety, Jean, et coll. (2015), « The Negative Association between Religiousness and Chidren’s Altruism across the World », Current Biology, 25, p. 2951-2955

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9lection_de_parent%C3%A8le

[7] Thomas d’Aquin, Somme théologique, Deuxième partie, Question 11, l’Hérésie, article 3

[8] Hector Avalos, Slavery, Abolitionism, and the Ethics of Biblical Scholarship, éd. Sheffield Phoenix Press, 2011

[9] Asser, S. M., & Swan, R. (1998). Child fatalities from religion-motivated medical neglect. Pediatrics, 101(4 Pt 1), 625–629

[10] https://www.pewresearch.org/science/2015/10/22/religion-and-views-on-climate-and-energy-issues/

[11] Inzlicht, Michael, Ian McGregor, Jacob Hirsch et Kyle Nash (2009), « Neural Markers of Religious Conviction », Psychological Science, 20 (3), p. 385-392

[12] https://fr.wikipedia.org/wiki/Sophisme_du_procureur

[13] https://www.lemonde.fr/societe/article/2013/09/16/condamne-le-militant-anti-ivg-xavier-dor-promet-d-autres-actions_3478627_3224.html

[14] https://youtu.be/ZrR89V3nKM4

[15] Richard Dawkins, Le gène égoïste, éd. Odile Jacob poches, p. 203-205

[16] Pape François, Laudato Si, éd. Salvator, p.94

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