Science et religion sont compatibles pourvu que ne soient pas confondus leurs terrains d’application : à l’une les « comment » et à l’autre les « pourquoi ». Voilà en substance le fameux principe du NOMA, acronyme pour « Non-overlapping magisteria » (non-recouvrement des magistères). Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées ! 💡
L’idée était intéressante, mais les doctrines religieuses ne tarissent pas d’affirmations sur la possibilité de s’envoler sans ailes ni moteur 🚀 ou sur les causes de nos malheurs, par exemple. Autant de sujets qu’il serait arbitraire de confisquer à l’investigation des sciences.
Il est arrivé plusieurs fois que les avancées scientifiques contrarient l’anthropocentrisme intuitif de nos récits collectifs. 🪐 Copernic nous ayant dénié le privilège d’être au centre de l’univers, la plupart d’entre nous avons accepté le fait d’habiter une masse rocheuse orbitant parmi d’autres autour d’une étoile assez quelconque, l’une des 300 milliards estimées dans l’inconcevable immensité de la Voie Lactée, elle-même comparable à des myriades d’autres galaxies. Or, pour certains d’entre nous, ce fait rend déjà trop difficile de croire que nos vies auraient l’attention toute spéciale du créateur du cosmos.
Mais comme si ça ne suffisait pas, voilà qu’en plein XIXe siècle arrivent Darwin et son ouvrage majeur, 📚 L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle (1859). Symbole d’une nouvelle blessure narcissique, le paradigme darwinien ébranle plus que le géocentrisme théologique et suscite encore aujourd’hui de vives crispations. De la classe de catéchisme au cours de sciences naturelles, la cohérence est d’autant plus fragile que l’humanité est désormais un flux populationnel chronologiquement insignifiant à l’échelle d’une histoire faite de perpétuels changements.

Pourtant, nombreux sont ceux qui souscrivent aux affirmations théistes tout en voulant s’accommoder des résultats de la science.
De l’avis du philosophe Alvin Plantinga, par exemple, il n’y a pas de contradiction entre création et évolution : « Dieu a pu faire en sorte que la bonne mutation survienne au bon moment. Il a pu préserver les populations de périls divers, et ainsi de suite ; de cette manière, en orchestrant le cours de l’évolution, il a pu faire en sorte qu’il y ait des créatures du genre qu’il souhaitait. » [1].
Après tout, l’évolution du vivant ne pourrait-elle pas avoir été dirigée par la main de Dieu dans son grand plan de création ? 👨🎨 C’est la question à laquelle nous allons tenter de répondre.
Si vous voulez bien que nous ne mélangions pas tout, soulignons au préalable que notre réflexion concerne spécifiquement l’idée théiste d’un agent créateur ayant conçu le monde dans un projet dirigé vers les êtres vivants, et humains en particulier. Peut-être qu’une expérience nous attend après la mort, et peut-être existe-t-il des êtres immatériels qui ressuscitent des défunts, guérissent des malades à Lourdes ou communiquent secrètement avec certains d’entre nous 📡. Là n’est pas la question dans ce texte.
Notez que la foi ne sera pas non plus notre sujet. À tout propos, la possibilité subsiste que la vérité soit inaccessible à la raison humaine. Mais je n’ai pas de raison surhumaine à disposition, et sous l’arrogant prétexte de prêcher des vérités de ce genre chacun pourrait toujours affirmer n’importe quoi. Nous partirons donc du principe que même si le risque de se tromper n’est jamais nul, ce risque ne doit pas nous dissuader de raisonner. Et puisque nous sommes humains, nous allons donc rechercher ce qui est le plus vraisemblable du point de vue de nos esprits humains.
Y a-t-il possible concordance entre une recherche rationnelle de compréhension du monde et l’idée d’un univers intelligemment créé en vue de notre existence ?

Dieu et la science, remarques préliminaires
« Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup en rapproche », pensait Louis Pasteur 💉.
De fait, il existe bel et bien des scientifiques qui prennent « Dieu » très au sérieux ! Toutefois les professionnels des sciences dans leur ensemble se déclarent nettement moins théistes que le reste de la population, avec une proportion en baisse au cours du XXe siècle [2]. Il ne sera d’ailleurs pas sans intérêt pour la suite de notre réflexion de remarquer que parmi les membres de l’Académie nationale des sciences américaine, c’est aux biologistes que Dieu est le plus étranger. Mais peut-être Pasteur aurait-il des raisons de penser que nous effleurons à peine une science superficiellement trompeuse à ce sujet.
S’il vous arrive de demander aux gens ce qui les empêche de croire en un dieu créateur, vous aurez remarqué que la science fait souvent partie de la réponse. Et cela, de prime abord, est tout à fait curieux : qui d’entre nous oublierait l’existence de l’horloger après avoir mis à nu le fonctionnement de l’horloge 🕰 ? Au contraire, nul ne pourrait croire que tous ces subtils engrenages se sont ordonnés tous seuls ! Au XVIIIe siècle, le théologien William Paley avait fait remarquer qu’il fallait quelqu’un pour assembler les pièces d’horlogerie de telle sorte qu’elles indiquent l’heure ⚙️. A plus forte raison, selon lui, il a donc fallu qu’un être intelligent organise l’extraordinaire machinerie d’une plante ou d’un animal [3].

Si vous croyez en Zeus, par exemple, comprendre le phénomène de la foudre ne devrait pas vous faire changer d’avis. Cela devrait seulement vous renseigner sur la façon dont Zeus s’y prend pour déchaîner le ciel ⚡️.
Et à lire les savants d’autrefois, on comprend que la science s’entendait de cette façon : en somme, le travail du naturaliste consistait à expliquer la manière dont Dieu faisait le sien. C’était tout le sens de la « théologie naturelle » de Paley : dans cette perspective, les sciences rendent compte de l’harmonie de la création 💐 en tant que résultat des divines lois de la nature.
Pour quelles raisons sciences et religion ne devraient-elles donc pas s’entendre ?
1) « La volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance » ?
L’expression nous vient cette fois de Spinoza [4].
S’il était vrai que les religions se nourrissent d’ignorance, alors une meilleure compréhension du monde menacerait la pensée religieuse. Les miracles, par exemple, sont des signes de Dieu 👋. Or, les miracles ayant besoin d’être inexpliqués par définition (ce qui est curieux aussi mais nous y reviendront une prochaine fois), cela signifie que Dieu se montre de moins en moins communicatif à mesure que progresse la connaissance.

L’idée de dessein intelligent, quant à elle, fait appel à la notion de « complexité irréductible » : il s’agit là de rechercher l’ignorance, non pour essayer de l’éclairer comme on le fait en science, mais au contraire pour la faire triompher en tant que telle. Sous couvert de vouloir contribuer à la science, les acteurs de l’intelligent design comme le Discovery Institute essayent de la prendre en défaut, convaincus que là où nous ne savons pas expliquer les choses, l’intervention d’un concepteur intelligent doit être la bonne explication. 🧙♂️
2) Dieu peut-il être une bonne explication ?
La science rejette-t-elle a priori l’hypothèse Dieu ?
Non, et il faut le souligner dès à présent. Si les sciences n’ont pas vocation à intégrer la magie ou le divin, ça n’est pas parce que l’idée serait considérée d’office comme irrationnelle 🪄. Ça n’est pas non plus parce que les scientifiques travailleraient dans l’intention d’embêter le pape, ni parce qu’ils seraient victimes d’un « biais anti-surnaturel », comme certains l’ont déjà écrit. C’est tout simplement parce que ces concepts sont dépourvus de pouvoir explicatif.
Pourquoi y a-t-il un tabou de l’inceste chez les humains ? Pourquoi des orques ont-elles torturé ce pauvre phoque avant de l’achever ?… Devant ces questions, un chercheur pourrait penser « c’est Dieu ! », mais il ne devrait pas s’attendre à percevoir un salaire s’il voulait l’écrire dans une publication scientifique 📑, car cela n’expliquerait rien du tout. Même à supposer que ce soit effectivement la vérité, le rôle de la science resterait entier et se définirait alors comme celui d’essayer de comprendre, en observant la création, comment le créateur a prévu qu’adviendraient les codes moraux des humains et le comportement des cétacés 🐳.

N’y a-t-il rien de démontrable quant à Dieu et au surnaturel ?
Imaginons, par exemple, que vous prétendiez pouvoir rendre la vue aux aveugles par imposition des mains 💆.
En pareil cas, on se convaincra facilement de votre compétence en vous voyant faire, même s’il restera étranger à toute conclusion scientifique de dire qu’elle relève de la magie ou du miracle.
En revanche, si vos méthodes n’ont jamais l’effet espéré, alors on aura tout lieu de penser que votre pouvoir est inexistant ❌. Dans ce cas, l’hypothèse sera réfutée, avec tout ce qu’on aura voulu y incorporer de « magie » ou de « surnaturel ».
➡️ L’indémontrabilité d’une hypothèse n’épuise pas les possibilités d’investigation dès lors que cette hypothèse est réfutable.

Ainsi, lorsqu’un enfant curieux s’intéresse de près au père Noël 🎅, ses découvertes peuvent l’amener à reconsidérer en profondeur ses représentations de la réalité. De même, lorsqu’un chercheur observe la grande horlogerie du monde et le fonctionnement de la foudre, il peut lui arriver de penser que les choses ressemblent assez mal à l’œuvre réfléchie d’un être intelligent poursuivant des objectifs.
➡️ Peut-être la conclusion qui s’impose à l’esprit de Paley à la vue d’une montre ne s’applique-t-elle pas aussi bien à toutes les autres choses étonnantes.
Comme les théologiens aiment tant le répéter, notre raison est limitée et la science des humains n’aura jamais le pouvoir de tout expliquer. Mais fort heureusement, l’inaptitude à découvrir la solution d’un problème n’empêche pas d’écarter certaines idées pour leurs défauts manifestes ❌, quoiqu’elles fussent très intuitives au départ. Car plutôt que de s’accrocher à des hypothèses réfutées, il sera toujours plus rationnel d’admettre notre incompréhension de la réalité.
En l’occurrence, davantage que la production de connaissances elle-même, c’est bien le contenu des découvertes qui me semble malmener la crédibilité du théisme.

Complexité et dessein
Le calice d’une tulipe 🌷 ; le plumage imperméable des canards ; le flagelle bactérien ; l’appareillage hautement sophistiqué qui sert de lance-flamme au scarabée bombardier… Comment tant de complexité et de perfection ne seraient-elles pas l’œuvre d’une suprême intelligence organisatrice ? Songez que l’activité d’une seule cellule vivante représente l’équivalent d’une gigantesque usine 🏭.
1) À grands effets, grandes causes ?
Le monde du vivant est si bien fait que la technologie humaine l’a plusieurs fois imité. Par exemple, l’anatomie du faucon pèlerin semble pensée dans les moindres détails pour faire de lui un animal très rapide 🏎 (record homologué à 389 km/h !). A le regarder de près, vous verrez même de petits tubercules osseux logés dans ses narines et dont nous retrouvons l’équivalent sur les moteurs d’avions parce qu’ils permettent d’éviter la formation d’ondes de chocs inopportunes 🛩.

Si c’est à William Paley qu’on doit l’analogie de la montre, l’argument du dessein est en fait très ancien. D’une certaine manière, on en devine la substance dans les évangiles, lorsque Jésus appelle à glorifier la Providence si attentive aux besoins des « oiseaux dans le ciel » (Mt 6,36) 🦜. Ou chez saint Paul, dans sa remontrance contre les païens. « En effet, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil nu, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. Ils sont donc inexcusables 😠, car ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans leurs pensées, et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. » (Rm 1:20-22).
Au risque de ne pouvoir être excusés, commençons par rappeler une évidence à laquelle on ne pense pas toujours lorsqu’on est en pleine admiration d’un faucon. Car en disant de son bec qu’il est « bien fait », nous parlons de l’adéquation d’une forme à des fonctions au regard d’un monde infligeant au faucon toutes sortes de pressions. Si ce bec est bien fait, en effet, c’est dans la mesure où il permet à son propriétaire d’échapper à la famine et aux prédateurs. De même que les armées humaines ont cherché à améliorer leurs avions, la performance d’un bec est donc la marque d’une véritable course aux armements ! 🔫 🗡 Être assez féroce pour tuer des pigeons, et être plus performant que les autres dans un monde où il n’y aura pas de place pour tous, voilà l’intérêt d’avoir un bec bien fait lorsqu’on est un faucon.
➡️ Vue sous cet angle, l’hypothèse d’une création intelligente est-elle toujours l’évidence ?

Voyez-vous, si les ingénieurs mettent au point des choses compliquées 🧐, c’est parce qu’ils composent avec des contraintes externes qui s’imposent à eux (la gravité, les variations de températures, la force des marées…). Par définition, ce ne devrait pas être le cas d’un ingénieur omnipotent et créateur de tout.
Mais surtout, les ingénieurs intelligents s’efforcent d’aller au plus simple malgré les contraintes subies, car ils souhaitent éviter les risques inutiles de dysfonctionnement ⚠️. Avons-nous des raisons de penser, par exemple, qu’un dieu tout-puissant inventerait un mécanisme aussi emberlificoté que la photosynthèse 🍀 ?
En fait, la complexité dont nous profitons est aussi parfois celle qui fait le tumulte de nos vies. L’organisation d’une tumeur maligne reste une énigme pour les biologistes ; les bactéries propulsées par leur extraordinaire flagelle sont parfois celles qui viennent vous donner la peste ; et votre formidable système immunitaire n’est utile qu’eu égard aux infections dont nous espérons qu’il vous protège 🛡. Chez certains, les défenses immunitaires sont même tellement bien faites qu’elles fabriquent des anticorps contre des traitements destinés à les soigner !
Et ce grand bazar qu’est la complexité de nos esprits, alors ? C’est carrément la porte ouverte à toutes sortes d’erreurs de jugement, et donc au mauvais usage du libre arbitre 🤭. Là encore, un créateur s’y prendrait-il ainsi sachant ce qu’il en coûte ?
➡️ La complexité en soi est source d’étonnement, mais pas signe d’intelligence.

Dans les années 1970, le mathématicien John Conway imagina un petit programme informatique appelé « jeu de la vie ». Les simulations de cet automate cellulaire, à mon avis, sont une des choses les plus merveilleuses à voir sur internet. Il est en tout cas assez fascinant d’observer que sans guidage extérieur, une situation extrêmement simple peut rapidement évoluer vers des formes et événements très complexes, tantôt réguliers et tantôt imprévisibles en apparence.
Bien sûr, une évolution observée dans le « jeu de la vie » a nécessité que quelqu’un programme une situation initiale et des contraintes élémentaires de fonctionnement 👩💻, mais l’expérience remet en perspective l’apparente nécessité qu’un ingénieur ait pensé les cellules vivantes, les cerveaux et les faucons tels qu’ils existent à l’heure actuelle. Disons qu’il y a une différence entre le « Dieu » artisan de la biodiversité et le « prime mover » qui démarre la machine de l’univers dans un éternument cosmique sans jamais s’en préoccuper une seconde.
2) Ressemblons-nous à l’achèvement d’un projet ?
Si quelqu’un avait inventé la rétine et le cristallin 👁️ dans l’objectif que vous et moi ayons des yeux optimisés pour la vue, on comprendrait mal pourquoi deux tiers des Français portent des lunettes 🤓 (sans compter ceux qui ne voient pas du tout), mais on s’étonnerait encore plus que l’œil humain soit câblé à l’envers, avec ses nerfs optiques pointant vers l’avant et ses cellules photoréceptrices vers le fond 🙃. En revanche, on expliquerait mieux ce genre d’étrangeté si certaines cellules de métazoaires avaient acquis une sensibilité à la lumière dans une conjoncture où personne n’avait prévu qu’à force de réplication et de sélection cela deviendrait une excroissance de cerveau exposée à l’air libre, cet œil inestimable dans lequel nous décelons la petite lueur d’une conscience.
Comme vous le savez peut-être, le nerf qui relie votre cerveau à votre larynx fait un trajet spectaculaire en descendant jusqu’au cœur, pour passer sous la crosse de l’aorte et remonter jusqu’à la gorge. Si vous êtes ce qu’on appelle une girafe 🦒, ce détour représente pour vous plusieurs mètres de câblage inutile 🧶. Quant à vos muscles atrophiés de l’oreille externe, ils sont tels des employés que votre corps paye chaque jour à ne rien faire. Et puisque nous en sommes à l’anatomie humaine, parlons un peu des femmes : la proximité du vagin et de l’anus favorisant les infections urinaires, les menstruations qui rendent plus vulnérable aux maladies, l’étroitesse du bassin faisant de l’accouchement un moment très périlleux…

Mais qui donc a fait ce travail ?
Les ingénieurs que je connais ne feraient pas ces choix-là s’ils voulaient créer des petits êtres bipèdes 🚻 dans un monde spécialement pensé pour leurs besoins. Ils ne confectionneraient pas leurs créatures en viande comestible 🥩 ; ils ne voudraient pas que leur source vitale de lumière et de chaleur soit cancérigène ☀️; et ils ne feraient pas en sorte que les bons champignons ressemblent autant aux champignons vénéneux 🍄.
La dépression nerveuse, les grosses extra-utérines, la jalousie, la schizophrénie, les ouragans, la paresse, les tsunamis 🌊… tout cela cause beaucoup de tort aux êtres humains. Essayer d’interpréter ces données dans un modèle théiste ne débouche que sur des mystères malgré toutes les théodicées imaginables, et certains l’admettent sans en tirer la conclusion que le modèle est erroné. 🕵️♂️ Pourtant, les faits sont moins mystérieux quand on laisse de côté l’hypothèse créationniste.
Lorsqu’on y regarde attentivement, les êtres vivants ressemblent moins à des perfections d’ingénierie qu’à des paquets de compromis mal terminés. Beaucoup de fleurs utilisent le vent pour disperser le pollen utile à leur reproduction mais cette stratégie très approximative les contraint à en fabriquer un énorme surplus, au grand dam des humains allergiques 🤧. Le chatoiement de ces messieurs les paons est le contraire d’un camouflage efficace, mais cette dangereuse splendeur est le prix à payer pour faire bonne impression devant les dames. Les phoques observés en mer ont une physionomie de nageurs exceptionnels, mais c’est ce qui leur a permis d’échapper aux orques quand ils n’étaient pas au sol à subir leur démarche malhabile 🦭. Nous pourrions beaucoup allonger cette liste d’exemples s’il ne fallait pas clore ce paragraphe déjà long. Courage, petit phoque inexcusable.

Que prétend la théorie de l’évolution ?
L’idée que les populations changent au cours du temps ne date pas du XIXe siècle. Bien avant cela, il fût déjà difficile de nier l’immense diversification des formes de chien sur à peine quelques siècles de domestication 🐾, mais on n’a pas non plus attendu Darwin pour soupçonner que les zèbres, les chevaux et les ânes fussent aussi cousins d’une manière ou d’une autre. Peut-être y avait-il également comme un air de famille entre crocodiles et alligators ; concombres et cornichons 🥒 ; humains et chimpanzés…
Dans le vivant, tout change en permanence, et néanmoins nous détectons suffisamment de régularité pour distinguer des groupes de semblables. Voilà ce qu’ambitionne d’expliquer le modèle évolutionniste, devenu aujourd’hui le cadre général de toute la biologie.

1) La vie, cette grande famille

On se figure souvent l’étude de l’évolution comme une affaire de vieux fossiles poussiéreux. Pourtant, les organismes actuels offrent déjà une grande lisibilité du buissonnement du vivant 🌳. Sur la base de ce que les organismes partagent entre eux à différentes échelles (anatomique, cellulaire et moléculaire 🧬), les biologistes font des paris sur leurs relations d’apparentement, et la mise en cohérence des observations leur permet de reconstituer non pas des généalogies (qui descend de qui ?) mais des phylogénies (qui est plus proche parent de qui ?). ➡️ Que vous soyez jeune ou vieux ; vivant ou fossilisé, vous figurerez donc toujours en bout de branche d’un arbre phylogénétique.
Un exemple ?
Si on ne m’a pas menti au collège, les cellules humaines contiennent 23 paires de chromosomes, tandis qu’on en compte 24 chez les chimpanzés, les gorilles et les orangs-outans. Dans l’hypothèse où tout ce monde-là partage un ancêtre commun, on pourrait donc s’attendre à retrouver la trace de cette perte apparente. Or, notre chromosome numéro 2 ressemble précisément à une fusion des douzième et treizième chromosomes des chimpanzés actuels. Cela fait une bonne raison de penser que les chimpanzés sont bien nos lointains cousins. (En tout cas, il fallait moins aux auteurs du livre de la Genèse pour supposer une ascendance commune à tous les humains.)
Lointains, disais-je, car les lignages des humains et des chimpanzés ont fait route à part il y a environ 8 millions d’années 🐒. En effet, lorsque deux populations ne se fréquentent plus, elles finissent par se différencier à tel point qu’elles cessent d’être interfécondes, et à ce point de rupture nous disons qu’elles deviennent deux espèces différentes. De telles spéciations se lisent dans les traces du passé (sur le mode d’un travail d’historien), mais l’évolution s’observe aussi en direct sur des populations d’organismes à temps de génération court (mouches drosophiles, bactéries… 🪰). On a même vu une nouvelle espèce de moustiques apparaître dans le métro londonien, un habitat qui vous prodiguera chaleur et nourriture à profusion si vous aimez le sang de mammifère[5].

Selon toute vraisemblance, les muscles inutiles de vos oreilles sont un vestige de l’histoire 👂. Pareillement, le nerf laryngé qui se promène dans la girafe est l’héritage modifié d’une structure ancestrale dépourvue de cou. D’ailleurs, un câblage équivalent innerve les branchies des poissons actuels moyennant un trajet beaucoup plus économe, parce qu’aucun cou n’a été acquis dans le lignage d’un saumon ou celui d’un mérou 🐟. L’ancêtre le plus récent qu’une girafe partage avec un saumon date de plusieurs centaines de millions d’années, et faute de registre d’état civil nous ne saurions le reconnaître autrement que par relations de cousinage, même si nous avions sa photo et l’analyse de son ADN. Si vous le voulez bien, nous pourrions l’appeler Patrice.
A en croire le modèle évolutionniste, la descendance de Patrice s’est séparée en deux grosses familles qu’une poignée d’humains allaient pompeusement appeler actinoptérygiens d’un côté (les saumons, et beaucoup d’autre choses) et sarcoptérygiens de l’autre (les girafes, vous, et beaucoup d’autres choses). Patrice avait vraisemblablement des nageoires et des branchies, et il ne se doutait pas qu’il allait avoir des descendants si nombreux, si différents de lui et si dissemblables entre eux qu’un saumon, un évêque et le chien Balto 🐕. Néanmoins, actinoptérygiens et sarcoptérygiens tenons encore de Patrice un certain nombre de points communs. Par ordre d’acquisition dans l’histoire : une symétrie bilatérale, un tube digestif, un crâne, une notochorde (devenue notre colonne vertébrale), des mâchoires, un squelette interne… 🦴

Précisons si nécessaire qu’aux dernières nouvelles, Patrice ne figure pas parmi les ancêtres de Paul le poulpe 🐙 ni ceux de votre plante verte, ces derniers n’étant vos cousins qu’à des degrés encore plus lointains. Bien sûr, il arrive régulièrement que les chercheurs révisent leurs classifications à la lumière de données nouvelles. Aussi une phylogénie bien constituée permet-elle de faire des prédictions sur des états de caractères qui n’ont pas encore été vérifiés par l’observation, ce qui s’avère parfois utile au-delà de la simple production de connaissance. 🌲 Par exemple, les relations d’apparentement établies entre les différentes espèces d’ifs ont servi à prédire efficacement de quels arbres on allait pouvoir extraire certaines molécules aux vertus anticancéreuses (les taxols), tout en épargnant celle de ces espèces qui était protégée [6].

2) Et Darwin dans tout ça ?
Considérablement ajustée et complétée depuis un siècle et demi, la théorie synthétique de l’évolution voit encore sa paternité attribuée à Charles Darwin, bien qu’Alfred Russel Wallace fît concomitamment les mêmes découvertes. On leur doit, semble-t-il, un raisonnement novateur basé sur quelques observations très simples.
🔹 D’une part, la reproduction des choses vivantes s’accompagne de variation, et cette variation a tendance à être héréditaire. Mes deux sœurs ayant les mêmes parents, elles leur ressemblent mais elles sont différentes d’eux et différentes l’une de l’autre.
🔹 Et d’autre part, il y a une tendance au pullulement. Par exemple, il a été calculé que deux parents lapins avaient la capacité d’engendrer environ 95 milliards de descendants au cours de leur vie. 🐇 Or, vous avez dû remarquer que l’univers n’était pas rempli de petits lapins, car en réalité c’était sans compter l’élagage opéré par les épreuves de la vie lapine.
C’est là qu’entre en scène l’hypothèse de la sélection naturelle, véritable apport de Darwin dans l’histoire des sciences. ➡️ Dans cette hypothèse, c’est la variation qui est le carburant de l’évolution, et cette variation survient indépendamment des besoins des individus. Ce sont ensuite les conditions du milieu de vie qui « sélectionnent » les variations dont elles disposent. La sélection naturelle n’est donc pas une force qui pousse activement les individus vers l’amélioration ; elle est le simple fait par lequel la mort sculpte les populations. 💀

🦌 Au fil des générations de mammifères, la vélocité des lions sculpte les troupeaux de gazelles, tout comme les éleveurs humains sculptent le contenu de leurs champs 🌽 et de leurs basses-cours selon des critères d’utilité ou de pure esthétique (les bouledogues ont une morphologie qui les oblige à naître par césarienne et gêne leur respiration). On imagine bien qu’à la différence des éleveurs dans leurs champs, les fauves n’agissent pas intentionnellement : c’est malgré eux qu’ils favorisent la reproduction d’animaux assez agiles pour survivre à leurs attaques 🏃♂️. Et lorsque je gesticule avec mon aspirateur pour essayer d’attraper les mouches qui colonisent ma poubelle, il y a toujours quelques unes qui me résistent.
Il y a peu de doute que dans un lointain passé, la course des choses vers les ressources nécessaires à leur réplication se faisait en milieu aquatique 🛁 et dans une lenteur à mourir d’ennui (ne connaissant presque rien à la physique, je suppose qu’il y a des niveaux d’organisation en-deçà desquels ces assemblages ressemblent plutôt à des rencontres inopinées ou à des danses quantiques de particules subatomiques). Mais parmi une multitude de copies, dès que l’une se trouve plus apte à perdurer par elle-même, à collaborer avec d’autres choses ou à se répliquer sur la terre ferme, par exemple, alors elle se réplique mieux que ses semblables 🏅. Ce faisant, elle sélectionne les copies de « prédateurs » mieux attirées par elle ou mieux disposées à sortir de l’eau, sans qu’elle n’ait besoin de le vouloir. Sans que personne n’ait besoin de le vouloir !
Vous savez sûrement qu’un modèle scientifique est robuste s’il résiste à l’épreuve de la remise en question 💪, ceci impliquant qu’il puisse être réfuté par d’éventuelles observations compromettantes. Très loin d’être un dogme ou une vague conjecture, le modèle évolutionniste est éprouvé sans cesse depuis 150 ans, mais il volerait en éclat si jamais des fossiles de mammifères venaient à être découverts dans des roches cambriennes, par exemple. À ce jour, l’évolution par le moyen de la sélection naturelle est donc l’objet d’une théorie très solidement démontrée par sa capacité à expliquer un nombre incalculable d’observations : distribution géographique des espèces, répartition stratigraphique des fossiles, comportements des individus…

Sommes-nous un produit du hasard ?
C’est toujours la grande question dont le théisme est supposé triompher. Est-ce par hasard qu’existent des bactéries, des faucons et des êtres humains ? La meilleure réponse me semble à la fois oui et non : tout dépend de ce que vous appelez « hasard ».
1) Le hasard, un nom pour ce qui échappe au contrôle de l’esprit
On lit souvent que les variations du vivant sont aléatoires. Cela donne l’impression qu’elles surviendraient sans cause, mais c’est avant tout une manière de dire qu’elles nous sont inexplicables et imprévisibles, peu importe la part d’indéterminisme réellement à l’œuvre. Au Monopoly ou à la belotte, le lancer de dé et le mélange des cartes sont générateurs de hasard parce qu’ils servent précisément à vous rendre ignorant, tout comme ces machines transparentes auxquelles on confie la mission de choisir les numéros gagnants du loto. 🎲 Pourvu que vous n’ayez pas truqué le dé, en effet, vous serez trop peu agile et intelligent pour le lancer en prévoyant sur quelle face il s’arrêtera. En biologie, nous parlons aussi de hasard là où nous ne savons pas documenter l’insondable complexité des paramètres faisant varier un animal par rapport à son frère 🐣.

De même, la rencontres entre tel et tel spermatozoïdes est toujours fort improbable de notre point de vue car nous sommes très loin d’en maîtriser les conditions. Le phénomène est « aléatoire » dans la mesure où nous n’y détectons pas de causalité lisible, pas même dans l’exercice d’une volonté. En effet, nous imaginons mal qu’une forme d’intelligence pilote la trajectoire de votre dé ou la course de millions de spermatozoïdes sur les 15 cm de piste qui les séparent d’un ovule. En ce sens, là encore, c’est par hasard que certaines girafes ont un cou plus long que d’autres 🦒.

Mais je me trompe peut-être. Supposons donc qu’un dieu infiniment bon contrôle la variabilité des phoques afin de répliquer quelques-uns d’entre eux et broyer les autres dans des mâchoires d’orques. Ainsi, la variation n’aurait rien d’aléatoire. Encore que… Qui a consciemment décidé que Dieu serait déterminé à ne prendre que ce genre de bonnes décisions ? S’il n’y a nul autre que Dieu pour piloter Dieu, alors les célestes desseins ne naissent-ils pas déjà du hasard ? 🤔
2) « Hasard vs. dessein », sortir du faux dilemme
Ni vous ni moi ne croyons que les faucons existent par le hasard d’un unique coup de chance, comme si toutes ces particules avaient eu la bonne surprise de se retrouver là à la sortie du travail, assemblées tout à coup en atomes, en muscles et en plumes 😮. Mais dire qu’une chose n’est pas arrivée par hasard ne nécessite pas que quelqu’un l’ait voulue. Cela signifie seulement que l’événement appelle des explications causales.
Or, personne ne conteste que la complexité fonctionnelle du vivant appelle des explications, Darwin et Wallace ayant justement trouvé une partie de la solution à ce problème. Est-ce une heureuse coïncidence si mes pâtes ramollissent à chaque fois que je les plonge dans une casserole d’eau chaude ? 🍝 C’est difficile à croire. De là à en tirer la conclusion qu’un esprit invisible en a décidé ainsi, nous serions complètement superstitieux.
Quant au maintien de certaines variations par processus de sélection naturelle, il y a encore moins de hasard à invoquer. Si vous êtes en train de lire ce texte, vous êtes assez intelligent pour comprendre que les organismes équipés d’yeux se reproduisent mieux que les autres dans les milieux où voir est avantageux. A l’inverse, nous comprenons aussi pourquoi la vue finit par disparaître dans les milieux où voir ne sert à rien : 🧑🦯 les sous-sols et les grottes grouillent d’organismes dont les yeux perdent leur existence fonctionnelle et même physique au fur et à mesure des générations, car la fabrication d’yeux inutiles représente une dépense d’énergie défavorable 🔌.
➡️ Il n’y a là ni hasard ni dessein !

Dieu, ou l’histoire du créateur qui était infiniment paresseux
Les joies de nos naissances et les larmes de nos deuils, nos besoins d’amour et de liberté, nos cathédrales et nos concerts, nos pièces de théâtre et nos soirées Pictionnary, nos guerres et nos royaumes, nos bibliothèques et nos engagements associatifs… Tout cela n’est-il pas trop grand et trop riche pour résulter d’un accident du cosmos et d’un banal rencard de Patrice 😘 ? Nos cerveaux d’êtres sociaux très prompts à rechercher de la signification peinent à se le représenter.
1) Pourquoi existons-nous ?
Même les journalistes et les professionnels des sciences emploient souvent un langage laissant imaginer les projets d’une « nature » qui pense à tout, de la loutre et sa queue « taillée pour la propulsion » au serpent dont les dents sont « conçues pour infliger des lacérations » 🐍. Comme l’explique Guillaume Lecointre, professeur au muséum d’histoire naturelle, le sens pertinent de ce « pour » n’est pas prospectif mais bien rétrospectif. S’agissant de l’œil 👁️, cet organe est « fait pour voir » au sens ou « c’est parce qu’il permet de voir qu’il est parvenu jusqu’à nous. (…) En d’autres termes, l’œil est le fruit d’une histoire, celles des milieux qui ont permis son maintien »[7].

Considérons un instant l’évolution qui concerne les objets tels que les idées, les religions, les chansons, ou les histoires. Une blague résistante à l’épreuve du temps, par exemple, est une blague dont les propriétés favorisent sa réplication par rapport à d’autres. 🗣️ Se propageant par imitation dans un monde qui n’est pas infiniment vaste, les blagues entrent en compétition de telle manière que certaines disparaissent. C’est triste, mais même si certaines blagues ont des propriétés qui leur valent de prospérer en partenariat par affinité avec d’autres, la finitude des ressources (nos cerveaux) rend cette compétition inévitable.
Nous voyons bien qu’il n’y a pas besoin d’un dieu de la blague pour expliquer à la fois la diversification des lignages et la régularité observée au cours d’une même généalogie de blagues complexes et rigolotes. Par la même occasion, nous voyons qu’il n’y a pas non plus besoin d’un « hasard » au-delà de celui qui désigne simplement notre ignorance et l’absence de contrôle conscient. ➡️ Il se passe la même chose avec ce qu’on appelle la vie 🦋. Voilà comment des milliards d’années d’essais-erreurs sans finalité peuvent produire marginalement des objets aussi extraordinaires que des acacias, des cerveaux, des faucons, des horloges et des autobus. 🚌

✨ Regardez autour de vous : les étoiles, les maladies, les modèles de voiture, les gènes, les bigorneaux, les hypothèses scientifiques, les stratégies marketing, les méthodes de pollinisation, les rumeurs, les punaises de lit, les recettes de cuisine, les arbres, les films de Dany Boon, les apparitions de la Vierge, les symphonies 🎶… Toutes les choses « travaillent » à se propager, avec quelques variations d’un original vers sa copie. Toutes, sauf celles qui n’y travaillent pas (ou mal) et qui auront donc tendance à disparaître par rapport aux autres. C’est une certaine tautologie de l’existence.
2) Alliances et rivalités
L’efficacité des choses à se répliquer est liée à leur environnement, c’est à dire tout un système très complexe d’autres rumeurs, de maladies et de symphonies qui s’associent ou rivalisent entre elles.
Parfois, les relations sont à bénéfices partagés. Ainsi, le papillon utilise l’orchidée pour son nectar et l’orchidée utilise le papillon pour son assistance à la reproduction. L’horloge utilise l’horloger pour sa capacité à lui fabriquer des alter ego, et l’horloger utilise l’horloge pour son efficacité à indiquer l’heure. 🕦 Je ne crois pas du tout que les horloges vivent l’expérience consciente de faire ce choix, mais ça ne change rien à ce qui se passe. Quant aux humains, ils font parfois alliance famille contre famille, nation contre nation, ou parfois même tous ensemble unis contre les punaises de lit. 🏹

🌎 Mais l’absence totale de compétition ne sera jamais possible sur une surface finie comme notre planète, et ce n’est pas aux scientifiques qu’il faut le reprocher. Voilà pourquoi certaines relations fonctionnent à bénéfices déséquilibrés. C’est ce qui se produit dans la prédation : il y a le pickpocket qui utilise Alphonse pour lui dérober son portefeuille, et puis il y a Alphonse qui utilise un poulet pour se nourrir. C’est aussi le propre du parasitisme : lorsqu’une guêpe ichneumon utilise une chenille pour la dévorer vivante de l’intérieur, elle ne l’aide pas à produire une vaste descendance 🐛. Lorsqu’une pensée utilise l’esprit d’un humain pour le faire exploser au milieu d’une foule, là encore, cette pensée entre en concurrence avec la reproduction de cet humain. 💥

3) Nous sommes des survivants
L’idée de Darwin était simple : tout ce qui, « par hasard » ou non, s’est trouvé disposé à mieux se répliquer transmet mieux ses propres dispositions à la réplication. C’était simple mais si brillant que cela semble valoir pour tout le monde, peu importe que vous soyez un faucon, un gène, une horloge, une blague, une maladie ou un désir. Par exemple, il est prévisible que la volonté de faire l’amour se réplique très très bien lorsqu’elle permet la réplication de ses propres ressources (nos cerveaux 🧠). A l’inverse, le souhait de se faire dynamiter au milieu d’une foule devrait être beaucoup moins répandu puisqu’il entraîne la destruction de son hôte. Et c’est le cas ! Il y a d’ailleurs des maladies, des désirs et des idées qui disparaissent ainsi à force de tuer trop vite les individus qui leur servent de véhicules ☠️. Mais ce souhait-là se propage un peu malgré tout lorsqu’il utilise aussi ce qu’on appelle la foi, une défense redoutable qui consiste à empêcher la remise en question.

Darwin a découvert que personne n’avait gentiment inventé le long cou des girafes pour leurs besoins d’attraper les feuilles. Cette longueur étant variable, certaines girafe se reproduisent moins bien que les autres, quand elles ne meurent pas à un âge précoce.
De même, les humains que vous rencontrez ont des organes vitaux fonctionnels car ceux qui n’ont pas eu ce privilège appartiennent à la majorité des bébés qui n’ont même pas eu le temps de naître et que, par conséquent, vous ne voyez pas. 🐣
Parmi dix oisillons d’une même couvée, seuls un ou deux survivent jusqu’à l’âge de se reproduire et de transmettre à leur tour les caractères qui leur ont valu de survivre 🦉. Jésus ignorait probablement ce fait, mais à la lumière de ces mesures nous voyons bien qu’il n’y a pas de grand chef d’orchestre du vivant. La science nous apprend que l’apparente harmonie du monde est une illusion : vous êtes seulement le gagnant d’une loterie qui se solde essentiellement en un gigantesque cimetière 🪦.

Conclusion : Hakuna matata
A l’heure où j’écris, personne ne sait dire en détail comment il advenu pour la première fois qu’un petit paquet de réalité s’est trouvé en mesure de s’auto-répliquer.
Cela n’empêche pas de voir à quel point « Dieu » serait une explication non seulement vide est paresseuse, mais aussi inconvenante, imprudente, incohérente. A la lumière des sciences actuelles, le dieu du théisme a tout d’une fabrication d’êtres humains ayant projeté leur nature d’agents conscients dans le fonctionnement du monde en comblant leur ignorance avec de l’intentionnalité anthropomorphe. 🕺

Lorsque le pape Jean-Paul II reconnût en la théorie de l’évolution « plus qu’une hypothèse », à l’occasion d’un célèbre discours de 1996 🎤, il fit aussitôt référence à une encyclique de son prédécesseur Pie XII pour préciser « qu’il n’y avait pas d’opposition entre l’évolution et la doctrine de la foi sur l’homme et sur sa vocation, à condition de ne pas perdre de vue quelques points fermes. » [8]
Quelques points fermes dont la teneur ne laissait pas grand cas de l’autonomie des sciences. Voilà plutôt les mots de Pie XII dans l’encyclique sus-mentionnée :
📖 « le magistère de l’Eglise n’interdit pas que la doctrine de l' »évolution » (…) soit l’objet, dans l’état actuel des sciences et de la théologie d’enquêtes et de débats entre les savants de l’un et de l’autre partis (…) à cette condition que tous soient prêts à se soumettre au jugement de l’Eglise à qui le mandat a été confié par le Christ d’interpréter avec autorité les Saintes Ecritures et de protéger les dogmes de la foi. »
Et à quoi ressemble ce jugement de l’Eglise ? Pie XII donne le ton dès les premiers paragraphes du même texte, mentionnant « la fiction de cette fameuse évolution, faisant rejeter tout ce qui est absolu, constant et immuable » [9].
➡️ En réalité, les discours théistes n’ont jamais intégré le rôle de la sélection naturelle dans l’histoire de la vie, car ils ne peuvent admettre le créateur infiniment paresseux qui en fait son mode opératoire privilégié. 🙈
Comment assumer le culte à un dieu dont le projet consiste à regarder le massacre perpétuel d’individus en train de se dépecer vif, se noyer, s’électrocuter, s’empoisonner, s’asphyxier, se bombarder, ou s’affamer les uns les autres pour survivre momentanément dans un monde à la surface limitée et partiellement inhabitable, le tout dans un univers glacial extrêmement hostile à la vie ? Lorsque la théologie ne nie pas cette extraordinaire passivité, elle la présente comme celle d’un père irréprochable ne pouvant guère mieux traiter ses enfants sans violer leur liberté. Bien sûr, ces conceptions de la paternité et de la liberté sont tout ce qu’il y a de plus tordu, mais ce problème-là est moins scientifique que philosophique et moral. Le fait est que, par définition, il n’y a dans l’inaction aucun acte de création.
Pourquoi la théorie de l’évolution semble-t-elle si contrariante par rapport à celles de l’héliocentrisme ou de la thermodynamique dont personne ne vient marteler avec zèle qu’elles sont « juste des théories » 😱 ? Je pense que si l’étude de la vie subit tant d’attaques du dehors de la science, c’est parce qu’elle réfute non seulement l’argument théiste du dessein ; mais aussi le théisme lui-même. Personne n’a intentionnellement créé l’homme à son image. C’est une conclusion que d’aucuns appellent scientiste, mais c’est une conclusion qui s’impose aujourd’hui lorsque nous renonçons à trier opportunément les faits.
Il est vrai que les sciences ont quelque chose d’un peu humiliant, mais nous pouvons leur reconnaître en même temps un côté flatteur en ce sens qu’elles délivrent des explications qui cessent de nous prendre pour plus stupides que nous sommes 🤪. La science est énervante parce qu’elle apporte des éléments de réponse à des questions parmi les plus profondes de tous les temps et parce que ces réponses ne laissent pas toujours de place à ce que nous nous racontions auparavant. Mais les superstitions ne donnent qu’une fausse impression de grandeur et de profondeur. 🍲 Pourquoi vaudrait-il mieux que mettre une casserole à chauffer invoque un esprit ramollisseur de pâtes ? Quoi qu’il en soit je rends grâce de pouvoir dormir en comptant sur l’espoir que cela fonctionne encore demain.

[1] Alvin Plantinga, Science and Religion : are they compatible ?, éd. Oxford University Press, 2011, p. 4 (extrait traduit par mes soins)
[2] https://www.nature.com/articles/28478
[3] L’argument du dessein / argument téléologique : https://fr.wikipedia.org/wiki/Argument_t%C3%A9l%C3%A9ologique_(religion)
[4] B. Spinoza, Ethique, appendice du livre I
[5] Guillaume Lecointre, Guide critique de l’évolution, éd. Belin, 2009, p.376
[6] Guillaume Lecointre, Guide critique de l’évolution, éd. Belin, 2009, p.80
[7] Guillaume Lecointre, Guide critique de l’évolution, éd. Belin, 2009, p.107
[8] http://www.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/messages/pont_messages/1996/documents/hf_jp-ii_mes_19961022_evoluzione.html
[9] http://w2.vatican.va/content/pius-xii/fr/encyclicals/documents/hf_p-xii_enc_12081950_humani-generis.html
