Réglage fin et statistiques : par quel hasard habitons-nous un monde propice à la vie ?

………Une chance sur 10340 000, voilà la probabilité que vous auriez de créer une cellule vivante par hasard ! 🎲 C’est ce qu’on apprend dans l’ouvrage de Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies intitulé « Dieu, la science, les preuves : l’aube d’une révolution », paru chez un éditeur spécialisé en ésotérisme et médecines alternatives[1]. Sans oublier que « les réglages fins de l’univers avaient une chance sur 10100 d’être ce qu’ils étaient ! ». Autant dire que votre existence tenait à peu de choses. ! D’après les auteurs du livre, tant d’improbabilité appelle une explication, à savoir qu’il a bien fallu un concepteur intelligent pour prévoir tout cela en détail. 💭

Les célèbres jumeaux Bogdanoff ont abondamment soutenu cette idée avant de collaborer à l’écriture de ce best-seller. Hélas, la communauté scientifique fait mauvais accueil à leurs thèses « très avant-gardistes » et hors de la « pensée dominante », expliquent-ils.[2]

L’astrophysicien Trinh Xuan Thuan explique pourtant la même chose depuis des années : « L’Univers a été réglé de façon extrêmement précise pour que nous soyons ici. Tout se joue sur un équilibre très délicat. 📐 La densité initiale de l’Univers doit être réglée avec une précision de 1060, comparable à celle dont devrait être capable un archer pour planter une flèche dans une cible carrée d’un centimètre de côté qui serait placée aux confins de l’Univers, à une distance de 15 milliards d’années-lumière 🏹 ! Un changement infime entraînerait la stérilité de l’Univers. »[3]

………En effet, nous n’aurions jamais parié sur l’émergence d’une vie organique si nous avions été là pour y penser aux premiers instants de l’univers. Et à tous ces jolis chiffres nous pourrions d’ailleurs ajouter de belles rangées de zéros s’il avait fallu estimer les chances initiales qu’adviennent les Bogdanoff, vu l’infime probabilité que survive précisément chacun de leurs ancêtres au fil des siècles et des millénaires ; qu’adviennent ainsi les bonnes extinctions massives et les bonnes guerres que devraient surmonter exactement les bonnes populations ; qu’à chaque génération le bon monsieur rencontre pile poil la bonne dame 🥰 ; que le bon spermatozoïde féconde le bon ovule , et ainsi de suite dans la séries d’événements qui allaient se conditionner les uns à la suite des autres jusqu’au résultat que nous connaissons 🐣. Or, contre toute attente, les Bogdanoff sont arrivés, et même par deux 👶👶 ! Nul doute que nous pourrions tartiner des pages de commentaires chiffrés sur les préparatifs bien précis que demanderait un tel projet.
Mais cela nous indique-t-il, dans l’autre sens, que c’était effectivement la finalité d’un quelconque réglage ? En fait, non.

1 – Distinguer hasard improbable et improbable hasard

……… D’abord, l’argument du « réglage fin » consiste à confondre la probabilité qu’un fait advienne par hasard avec la probabilité que ce fait, une fois réalisé, soit advenu par hasard. 🎟 Or, ce sont deux calculs qui n’ont rien à voir.

Au départ d’un tirage du loto, par exemple, Paul a besoin d’une chance très précise et très improbable pour emporter le gros lot, et il est clair qu’une infime variation des paramètres initiaux changerait le résultat du tout au tout – un résultat qui n’a pratiquement aucune chance d’advenir par hasard, et que vous n’aurez ensuite presque aucune chance de reproduire sans le faire exprès. Jusque là, tout le monde est d’accord.
Seulement, ça n’a aucun rapport avec la probabilité que la victoire de Paul, une fois celui-ci désigné vainqueur, soit bien aléatoire ou non. Même en imaginant une loterie à 10340 000 participants (ajoutez à ce nombre autant de zéros que vous voudrez), la désignation du très improbable vainqueur ne nous renseignera pas le moins du monde sur la probabilité d’un coup monté intentionnellement.

………Ainsi percée à jour, l’erreur semble d’une stupidité indigne d’adultes éduqués. Et pourtant, gardons-nous de nous croire trop malins, car elle nous joue des tours jusque dans les tribunaux 👩‍⚖️ ! C’est ce qui a valu à une certaine Sally Clark d’être condamnée à tort en 1999 après la mort de deux de ses enfants.[4] Calculs à l’appui, on a démontré la faible probabilité que deux nourrissons d’une famille riche trépassent « par hasard », et il a donc semblé plus crédible que les deux enfants aient été assassinés – en l’occurrence non pas par Dieu, mais par leur mère.

Dans cette célèbre affaire, des statisticiens vinrent finalement au secours de la justice pour signaler l’erreur de raisonnement. Ils firent notamment remarquer qu’a priori, l’hypothèse du double infanticide est encore plus improbable que celle du double accident.

……… À cette confusion s’en ajoute une autre : celle qui consiste à prendre l’absence de hasard pour synonyme d’un dessein. « Si ça n’est sûrement pas arrivé par hasard, alors c’est Dieu ! », nous disent en substance messieurs Bolloré et Bonnassies.

Or, cette alternative hasard vs. dessein est un faux dilemme.

Les chansons de Michael Jackson donnent souvent envie de bouger 🕺, les chaînes nucléotidiques se répliquent 🧬 et les mammifères aiment le goût du sucre 🍭… Personne ne prétend que ces régularités persistantes sont de purs hasards ! Elles cachent sûrement des explications, mais s’il suffisait d’invoquer l’intention d’un super magicien invisible pour élucider toutes sortes de questions irrésolues, les scientifiques et les enquêteurs de police seraient tous au chômage. Par exemple, dans l’affaire Sally Clark précédemment mentionnée, on avait négligé la possibilité qu’une prédisposition commune explique la mort de deux enfants issus de mêmes parents, plutôt qu’une intention meurtrière.

……… Si vous lancez un dé mille fois, vous obtiendrez dans tous les cas une série de numéros que vous aviez 1 chance sur 61000 de prédire avec exactitude. La probabilité initiale qu’une chose particulière arrive « par hasard » est toujours infime. Et si l’on croit cette improbabilité suffisante pour en déduire que ce n’est pas arrivé « par hasard », n’importe quelle explication peut sembler très éclairante, aussi farfelue soit-elle. 💡

Voilà comment nous détectons des divinités ou des conspirations reptiliennes dès que presse notre besoin d’une explication facile aux événements qui nous marquent et nous dépassent. Mais raisonner ainsi a toutes les chances de nous mener à des illusions. Ce qui importe, c’est la probabilité ou la vraisemblance des hypothèses elles-mêmes.

👉 Comme par hasard, le dé a donné les mêmes mille chiffres qu’on aurait constatés si quelqu’un l’avait très précisément pipé pour obtenir cette même série !

👉 Comme par hasard, le succès inattendu de Paul au loto prend du sens après coup quand on imagine qu’il a triché. 😱

👉 Comme par hasard, votre existence colle exactement avec l’hypothèse d’un dieu ayant prévu de construire une double hélice d’ADN destinée au pullulement de populations qui évolueraient pendant 3 milliards d’années sur une planète orbitant quelque part entre Mars et Vénus, tout cela dans le dessein que disparaissent 99,9 % des formes vivantes au prix d’incommensurables souffrances et qu’advienne enfin le mammifère bipède que vous êtes 🥳🥇.

On a l’impression d’avoir expliqué quelque chose, mais c’est circulaire et l’hypothèse est tellement loufoque que le problème s’en trouve juste plus obscur. Tenez : comment se fait-il qu’ait existé un concepteur assez intelligent pour inventer Igor Bogdanoff ? Vous n’allez quand même pas me faire croire qu’il était là par hasard… 🙄

2 – S’étonner de ce qui est étonnant

…….En plus de ces confusions, les tenants du « réglage fin » oublient qu’ils interprètent des événements dont ils sont à la fois l’observateur et le résultat. Réglage ou non, il était garanti que nous n’aurions qu’une seule sorte de résultat à interpréter quoi qu’il arrive : un résultat compatible avec le fait que nous soyons là pour vouloir l’interpréter. 👀

➡️ Oui, vous habitez un univers dont les propriétés permettent que vous y habitiez, et ça n’a rien d’une coïncidence étonnante puisque si les paramètres cosmiques avaient été différents (ce qui ne les rendrait ni moins « précis » ni moins « improbable »), vous n’en seriez même pas témoin.

Chacun ne nous serait fou d’espérer sortir grand vainqueur du loto, mais d’une part il y aura tout de même un gagnant, et d’autre part il n’y aurait pas à s’étonner d’avoir gagné dans une loterie où les perdants ne sont même pas au courant qu’ils ont joué ni ne font partie du paysage.

………  Les chances initiales que vous existiez étaient peut-être quasi-nulles, mais c’est déjà beaucoup comparé à la probabilité que vous ayez la surprise de découvrir un univers incompatible avec votre existence, cette probabilité-là étant strictement et éternellement égale à zéro.

A l’évidence, un univers ne peut que sembler bien réglé du point de vue de ceux qui y trouvent suffisamment leur compte pour se poser la question. 🤔 Tous les autres – ceux qu’aucune étoile ne réchauffe suffisamment ☀️, ceux que l’eau ne désaltère pas 💦, ceux qui sont terrassés par la dépression, ceux qui ne résistent pas aux ères glaciaires 🥶, ceux qui décrépissent dans l’estomac d’un prédateur ou ceux qui se prennent des météorites sur la figure ☄️ (etc.) – ne sont simplement pas là pour déplorer le mauvais réglage cosmique en ce qui les concerne et en conclure que Dieu n’a pas pensé à eux. 😐

……… Certains croient qu’à défaut de réglage il faudrait supposer une multitude d’univers différents, en nombre suffisant pour que nous ayons de bonnes chances d’en trouver un susceptible d’être le nôtre.

C’est retomber de plus belle dans les mêmes pièges : vous trouverez peut-être plus probablement des conditions propices à la formation de protéines dans un vaste échantillon d’univers que dans un seul, mais nous habitons un univers particulier qui n’a pas de meilleures chances de nous contenir s’il y a d’autres univers que s’il est le seul, ni au départ ni maintenant ! Peu importe l’improbabilité initiale et peu importe le nombre d’univers ; à présent vous existez forcément dans un monde qui autorisait l’existence de matière, la présence d’eau liquide et la rencontre de vos parents. Il pourrait même n’y avoir qu’une seule étoile et qu’une seule planète que ça n’y changerait rien. 🌍

………

Conclusion : que vaut vraiment la science panglossienne ? 🔍

……… Tous les événements étant en apparence presque impossibles au départ, il ne suffit pas de brandir après coup leur improbabilité initiale pour y discerner la marque d’un dessein.

Peut-être que Dieu a finement réglé l’histoire du peuple juif, dont Bolloré et Bonnassies montrent qu’elle dépasse « toutes les probabilités raisonnablement imaginables ». Peut-être Dieu a-t-il aussi organisé l’élection de Jacques Chirac en 2002, encore insoupçonnée un siècle plus tôt. Mais de fait, l’univers est très mal réglé pour la longévité des bébés tortues dévorés par les oiseaux à peine sortis de leur œuf 🐢, pour les habitants de la planète Vénus ou pour l’infinité d’événements qui ne se réalisent pas.

………Les médiums et voyants (du moins pour ce que j’en connais) produisent l’illusion de coïncidences frappantes en faisant des prédictions vagues dans le moule desquelles ils interprètent ensuite les faits accomplis 🔮.

Les apologètes du réglage fin, eux, ne prennent même pas cette peine. Ils se contentent d’observer le grand puzzle du monde auquel ils appartiennent, puis ils imaginent après coup le modèle imprimé sur la boîte 🧩, pour juger que l’apparition de la vie (ou la leur, ou d’autres choses qu’on sait trop mal expliquer) correspondait bien à un but recherché. Ils trouvent une flèche plantée quelque part puis ils tracent les contours d’une cible pour s’étonner d’une « précision » qui en réalité n’a aucun sens sans annonce préalable 🎯. Et ce tout en oubliant qu’ils n’avaient aucune chance d’être déçus par un résultat différent.

………Voltaire riait de ce finalisme à travers son personnage du professeur Pangloss, dans Candide : voyez comme nous avons deux jambes conçues pour entrer parfaitement dans un pantalon, ainsi qu’un nez sur lequel poser des lunettes ! 🤓

Comme les Bogdanoff, Pangloss raisonne à l’envers. Ce sont évidemment les lunettes qui sont à la mesure des visages humains, et non l’inverse. Rien n’indique que la densité de l’univers a été réglée selon vos besoins, mais tout se passe au contraire comme si nous étions des survivants marginalement et momentanément adaptés à un monde en train de nous imposer son fonctionnement très inhospitalier.

Par ailleurs, notez que l’idée de réglage implique la soumission à des contraintes extérieures. L’ingénieur censé avoir eu besoin d’ajuster si finement les constantes fondamentales de l’univers est-il donc vraiment « Dieu » ? 🎛 Qui est donc son responsable, le « sur-Dieu » qui lui a imposé un cahier des charges faisant état de contraintes à ce point exigeantes ?

             

………Notre pensée intuitive est efficace dans la plupart des situations du quotidien, mais elle manie mal les statistiques et se laisse facilement berner par des discours qui en mettent plein la vue à grand renfort de chiffres intimidants et de name-dropping.

Si toute cette littérature d’apologétique théiste ne reçoit d’écho significatif que dans les milieux médiatique, commercial et religieux, ça n’est pas parce que les scientifiques sont des gens bornés ; c’est parce que les démonstrations y sont erronées d’un bout à l’autre. 📚

On présente ces livres sous un vernis marketing qui revendique une crédibilité scientifique, loin des vieux prêches religieux. Mais ils sont de véritables cas d’école en matière de sélection de données, d’appels à l’ignorance, d’arguments d’autorité et d’entourloupes pseudo-mathématiques qu’on n’excuserait même pas dans une copie de lycéen.

             

Quoique Messieurs Bolloré et Bonnassies aient sûrement des qualités, leur ouvrage est un concentré de sophismes et d’affirmations gratuites, fidèlement à une longue et triste tradition de vautours de la science cultivant le don de présenter comme révolutionnaires des arguments qui sont non seulement des âneries mais qui sont aussi toujours les mêmes ♾.

En fait, si l’univers a été créé par un dieu désireux que vous soyez au courant, a-t-il vraiment besoin pour cela que vous achetiez des livres traitant de cosmologie et de physique quantique 🔬🧪 ? A nouveau, l’hypothèse semble un peu curieuse. Personne n’a jamais eu besoin de démonstrations érudites pour vous informer de son existence.


[1] Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, Dieu, la science, les preuves : l’aube d’une révolution, éditions Trédaniel, p.245

[2] https://www.dailymotion.com/video/x86r1fr

[3] http://cusi.free.fr/fra/txtl050.htm

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Sally_Clark

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